Étrange position du clerc
À propos du roman en amazigh de Mohammed Akunad : tawargit d imik

Ce roman de Mohammed Akunad n’a pas pour seul mérite d’ajouter une nouvelle pierre à l’édification de la nouvelle littérature d’expression amazighe. Il se distingue par la manière romanesque et objective avec laquelle l’auteur pose le problème des langues au Maroc. Akunad a l’intelligence d’expliquer la hiérarchie des langues par le statut social des acteurs et les situations linguistiques dans lesquelles ils sont impliqués. Riche de longues années d’activité culturelle en marge de la culture officielle, Akunad s’inscrit lui-même dans le processus de la construction d’une " haute culture " amazighe concurrente et revendicative. À travers l’itinéraire d’un lettré engagé d’un village, Akunad essaye de retracer les frontières des pratiques linguistiques du Maroc contemporain.

Ssi Brahim Tacenyart est engagé par les habitants d’un village, Ayt Usul, pour assurer les fonctions relatives au champ religieux : enseignement, appel à la prière et également présider aux prières quotidiennes. Parmi ces tâches, la prière du vendredi, qui se distingue par l’obligation d’assurer le prêche hebdomadaire. Certains lettrés l’ont même qualifié de tâche difficile. Un lettré m’a raconté un jour que la présence du divan est la première chose observable. Il constituait, pour reprendre la parabole utilisée, la monture du chameau, tasudut n ireàman. Cette tâche exigeait des lettrés un savoir immense et un exercice laborieux. C’est ainsi que Mohammed Akunad, vétéran lui-même des universités rurales, nous montre Ssi Brahim Tacenyart angoissé par cette entrée difficile dans l’espace sacré de la localité. Il passa toute sa nuit à rectifier et à orner, par des expressions rares et dignes d’un érudit savant, le texte de son discours. Pour lui, tout allait bien se passer. Son texte ne comportait plus, après des révisions répétées, aucune erreur de style, ni de grammaire. Il l’a encore parcouru plusieurs fois avant de fermer délicieusement les yeux et attendre le moment crucial. Mais au lieu de se réjouir de l’appréciation positive des fidèles entassés dans le hall de la mosquée, Ssi Brahim s’est offusqué de l’indifférence totale des habitants du village. Tout en observant le devoir religieux, ils ne cherchaient ni à comprendre la parole du lettré ni à déceler ses probables erreurs de grammaire. Assis, ils attendaient dans une indifférence inquiétante la fin du prêche pour accomplir passivement leur devoir rituel.

Cette indifférence, tout en balayant chez Ssi Brahim la vieille angoisse de l’érudition, l’a par ailleurs poussé à radicaliser sa conception de la transmission parfaite du message religieux. Fidèle au principe régulant sa pratique de lettré engagé et partant du postulat coranique que tout émissaire est sensé transmettre dans la langue de son peuple, il décida de faire le prêche dans la langue du peuple. " Ma mission, dit-il, se limite à transmettre aux gens les lumières du savoir religieux " (p.17), pourquoi alors en avoir peur, malgré les réticences et les oppositions affirmées de ses collègues ? Réconforté par l’attention et l’assiduité des habitants de la localité, il n’a pas regretté de franchir ce pas décisif, mais les obstacles ne manquaient pas. Il s’est entraîné dans un terrain miné. Entre les exigences de l’adaptation de son discours, devenu lisible et réceptif, aux réalités locales, il affronta également l’éveil menaçant des autorités. Après avoir été au courant de la décision du lettré et des problèmes qu’elle suscitait par les injonctions et les interrogations à caractère politique des habitants, l’amghar, son représentant tribal effectua une visite auprès du lettré pour lui faire savoir que " panser les peines des gens c’est aussi les porter à leur place " (p.65). En effet, Azrur n Iguzulen, l’un des représentants de la conscience traditionnelle, avait objecté, suite à un prêche sur le vol, que le lettré a omis de parler de la spoliation des terres et de la corruption du gouvernement. La visite de l’amghar a entamé sérieusement la volonté du lettré. Il n’est jamais préparé à affronter le pouvoir. Sa fonction ne consiste que dans la transmission et l’enseignement du discours religieux, il ignore que le pouvoir et la religion font corps ensemble. Transgresser la loi qui régit leur incorporation, c’est mettre en danger tout le système. Or Ssi Brahim n’est pas conscient de toutes les implications de son acte, c’est ainsi qu’il a été ébranlé par l’intrusion inattendue de l’autorité.

Traumatisé par ce rappel à l’ordre, Ssi Brahim oublia son engagement et la source même de son enchantement et reprit son habit habituel en prêchant dans la langue du pouvoir. Il a parcouru, avec un sentiment mêlé de honte et de douleur, le texte écrit sur le papier, tremblant entre ses mains, sans jeter un regard sur la salle. Aux multiples interrogations des gens après la prière, le lettré se cache derrière les paroles coutumières du lettrisme officiel. Il n’est pas responsable de l’ignorance du peuple et il n’est pas sensé leur parler dans leur langue " sous surveillance ". Il a essayé de se défendre pour ne pas révéler ses propres faiblesses et déclarer sa faillite. Écartelé entre la volonté du pouvoir et les attentes de l’assemblée de la localité, il ne sait guère quelle décision prendre. Mais, après cette délicieuse effraction à la loi, le clerc a ressenti le poids de la hiérarchisation des langues. Il dit que, parler en arabe l’élève certes, le protège par l’écart entretenu et défendu par le pouvoir et son pendant clérical, mais il l’éloigne également du peule. Il le circonscrit dans une exterritorialité, source de toute solitude profonde et ennuyeuse. S’il parle l’amazigh, il s’attache à la terre, il devient l’un parmi le commun du peuple. Il souffre et peine de ce voisinage engageant, mais en fin de compte, il ne peut que savourer délicieusement " la chaleur de l’existence " (p.104).

Conscient de ces enjeux, Ssi Brahim n’a pas pu résister à la tentation de la proximité. Il décida alors de s’installer dans une position opposée aux stratégies du pouvoir. Cependant, en optant pour la langue du peuple, il s’est confronté à un autre problème plus épineux. Ayant fait son prêche sur les femmes, il n’a fait que traduire les paroles coutumières négatives des lettrés traditionnels. En conséquence, Ittu, une des vieilles femmes du village, s’est insurgée contre lui et lui avait fait savoir que la femme dont il parlait ne la concernait pas. Elle lui a conseillé de regarder de près. De méditer juste l’itinéraire de cette courageuse femme qu’elle est et de voir s’écrouler toutes les opinions apportées. Le lettré s’est confronté de nouveau à une autre réalité. Parler une langue ne veut pas dire seulement faire parler à travers elle les connaissances livresques développées ailleurs. C’est un acte qui engage toutes les situations symboliques environnantes. Ittu n’a pas hésité à mettre en accusation l’attitude négative du lettré à l’égard de la femme, dont elle incarne le statut privilégié dans la société rurale. Pour se racheter, il a fait enterrer toutes ses craintes et les menaces du pouvoir et a décidé de poursuivre son chemin épineux. Il a ainsi choisi pour son prêche de parler des femmes. Mais, cette fois-ci, il ne s’est plus référé aux connaissances livresques, il a simplement regardé autour de lui pour recueillir une expérience, une image ou un itinéraire insolite. Dire ce langage franc, imprégné de tout l’héritage cumulé de la mémoire simple et nue, à un auditoire qui baigne encore dans cet univers, ne peut que l’informer des sentiments profonds du lettré. Il appelle en effet aux mélanges des normes et à la transgression des règles établissant la hiérarchisation des valeurs dans le champ culturel. Par cet acte, il a embarqué son audience dans une ambiance déchaînée. Émerveillée par les paroles du lettré, une jeune femme s’est laissée emporter par la parabole associant la femme à l’abeille (p.109), comme pourrait faire tout poète-improvisateur, et approuvait ces propos par le youyou (taghwêrit). Acte inadmissible dans l’espace sacré de la mosquée, et qui met de nouveau le lettré face à la résurgence des peines, propres à sa position étrange. Ssi Brahim ne sait plus de nouveau comment se comporter. Entre l’indignation de certains fidèles et le regret exprimé par la jeune femme, il est perdu et attendait la visite probable du représentant de l’autorité. Traumatisé par l’indifférence douloureuse de l’autorité, il est allé cette fois-ci solliciter son pardon. Par la suite, il s’est soumis à toutes les exigences de cette proximité compromettante. Il est devenu, pour ainsi dire, son ombre et son allié potentiel. Parallèlement, il s’est détaché du groupe et s’est métamorphosé, à leurs yeux, en une braise éteinte. Sa présence n’est que formelle. Elle n’incarne que le poids lourd de l’autorité. Mais, celle-ci n’exige pas simplement du représentant du langage légitime son consentement, elle exige également de lui de faire corps avec elle. Une position que Ssi Brahim ne pourra jamais occuper. Il est partagé entre cette volonté de neutralité, propre à la position traditionnelle du cléricalisme rural, et les voix intérieures inscrites dans son corps à travers son parcours personnel. En effet, le youyou de la jeune femme, au lieu de le ramener à une attitude désolante, suite à l’éclatement de son univers clérical, l’installe dans les résonances insistances de sa mémoire tatouée. Ainsi, la culture première qui l’a exposé aux menaces du pouvoir lui sert également de refuge pour retrouver son équilibre entamé. En sentant le monde se dérober sous ses pieds, il s’accroche au cri lointain de sa mère. Il quitte alors la mosquée rénovée des Ayt Usul pour s’installer parmi eux dans le processus de la reconstruction identitaire.

En résumé, le roman de Mohammed Akunad pose en termes lyriques les problèmes de la situation linguistique du Maroc. La hiérarchie imposée des situations linguistiques traduit en effet, la hiérarchie des positions dans le champ social. Le pouvoir se protège dans l’enceinte de la langue interdite, éloignée et inaccessible. Le lettré, en tant que couverture du pouvoir, doit aider à la protection du corps du pouvoir, par l’entretien de cet isolat, par l’interdiction au peuple l’accès au champ de la connaissance.

En s'inscrivant lui-même, par ce roman, dans la transgression de la norme linguistique imposée, Akunad affirme sa volonté de cultiver son jardin dans l’ombre du rythme originel qui scande sa culture première.

Afulay
Paris, avril 2003

source de l'article: mondeberbere.com